Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
11 août 2014 1 11 /08 /août /2014 23:20

 

godard

Critique anticipée, rédigée pour le site La soif du septième art.

Quelle mouche a donc piqué Jean-Luc Godard ? Après avoir repoussé jusque dans leurs ultimes retranchements les codes de la structure narrative avec son Adieu au langage, c'est aux fondements mêmes de l'art cinématographique qu'il s'attaque avec ce qui s'annonce vraisemblablement comme son tout dernier long-métrage (il envisage désormais une retraite mystique dans les hauts pâturages de sa Suisse natale) : Un film, est-ce un film ?

D'un minimalisme visuel extrême, entièrement dépourvue de dialogues, voire de bande son, mais surtout mise en scène sans le moindre acteur, la dernière folie de Godard a de quoi déconcerter jusqu'au plus fervent défenseur de l'expérimentation filmique. Composé d'un unique plan séquence de 188 minutes, Un film, est-ce un film ? raconte la confrontation tragique, dans un studio de cinéma, de deux caméras, une Pathé Webo DS8 et une Alexa d'Arriflex. A première vue – et c'est le cas de toute la première heure – on pourrait n'y voir qu'une captation aride et sans aucun sens de deux machines placées dans une même pièce, mais sous l'objectif acrobatique de Gaspard Noé (on les dit inséparables depuis que Godard a tiré quelques lattes sur Enter the void), le face à face des deux appareils prend progressivement l'allure d'un véritable duel de western, tendu à craquer. Parvenant à saisir avec subtilité toutes les émotions cachées derrière la lentille des objectifs de la Webo et de l'Alexa, l'art de Noé nous fait entrer littéralement dans les arcanes de l'essence filmique, nous fait ressentir la rage de filmer tapie au fond de l'outil, il met à nu une réalité a priori extravagante, à savoir l'âme d'une caméra.

Une fascinante métaphysique du cinéma, une ontologie de l'image en mouvement que seul Godard était à même de déceler et de représenter. « Pour comprendre la nature du cinéma, il faut dépouiller le cinéma. Le dépouiller jusqu'à l'os. La pureté du cinéma, c'est le film sans le film, l'image sans l'image, le son sans le son. Les films d'aujourd'hui ne sont plus des films. Trop de bruits, trop de choses vues. On montre tout, mais on ne montre rien. Le cinéma est devenu le cauchemar du cinéma. C'est la vulgarité. C'est l'obscénite. C'est l'ennui. C'est le mépris. Le mépris de l'art visuel. » Un credo radical qu'il applique à la lettre avec Un film, est-ce un film ? en cherchant tel un Francis Ponge en son temps le sens premier, l'essence matérielle, organique, de la « chose » cinématographique. Revenir aux bases fondamentales d'un cinéma qui s'est perdu, fourvoyé dans les limbes de la monstration, du spectacle pour le spectacle.

En limitant le cadre diégétique aux quatre murs d'un studio, en structurant son récit autour de l'intéraction immobile entre une Webo et une Alexa, Godard offre à ses spectateurs un espace de méditation privilégié, en même temps qu'une durée filmique propice à la réflexion, les 188 minutes n'étant pas de trop pour tenter de percer le sens de l'œuvre. Un sens abyssal, multiple, jaillissant selon une logique paradoxale de son minimalisme quasi austère. Car c'est aussi toute l'histoire du cinéma qui se joue dans la confrontation silencieuse des deux caméras. Le passage d'un cinéma traditionnel, forgé dans la noblesse de la pellicule, à un cinéma numérique sans âme, fruit de la froide perfection du souverain pixel. Duel technologique sans merci, dont Godard laisse à son spectateur le choix entier de l'issue, qu'on suppose fatale, à travers un dénouement suspendu. Le voyant de la batterie de l'Alexa se met à clignoter, annonçant l'arrêt imminent (la mort ?) de la machine. Le cadre se resserre alors sur l'objectif jubilant de la Webo et c'est un fondu au noir final, impitoyable, qui vient abattre irrévocablement le couperet du doute sur le dénouement du combat. Sans doute le hors-film le plus saisissant jamais vu dans les salles obscures, venant emblématiser l'incertitude actuelle qui plane sur l'avenir du septième art. Le futur ne sera-t-il peuplé que de simulacres de films ou marquera-t-il le retour à une pureté audio-visuelle depuis longtemps ternie ?

Merci Jean-Luc pour cette leçon ultime et bonne retraite. Votre sagesse va manquer cruellement au cinéma !

4sur5

Partager cet article
Repost0

commentaires