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13 décembre 2011 2 13 /12 /décembre /2011 17:23

carnage polanski

Polanski nous avait laissé sur notre faim avec son Ghost Writer en dents de scie, thriller au casting remarquable mais plombé par une mollesse parfois exaspérante. Autant dire qu'il revient en grande forme avec Carnage en se tournant vers un genre qui lui est familier, le film d'appartement. Huis clos étouffant dans la lignée de Répulsion, Rosemary's baby et Le Locataire, Carnage parvient à nous entraîner dès ses premières minutes, pour ne plus nous lâcher, au cœur d'un espace réduit où l'action se joue en temps réel : deux couples new-yorkais (Jodie Foster / John C. Reilly face à Kate Winslet / Christoph Waltz) tentent de trouver un arrangement suite à la bagarre de leurs fils respectifs dans un jardin public, mais la conciliation se révèle impossible à mesure que la rencontre entre les parents s'envenime.

Unité de temps et de lieu, casting réduit, absence de musique (sauf générique), longs plans séquences, dialogues incessants... le cinéaste assume le caractère théâtral de son projet, adapté de la pièce Le Dieu du carnage de Yasmina Reza (ici co-scénariste de Polanski). Si l'on peut déplorer dans un premier temps cet aspect « théâtre filmé » qui domine le film, en regrettant un certain manque de matière cinématographique, on ne peut en revanche aucunement nier la belle performance du casting, qui parvient à nous fasciner constamment par une incarnation jubilatoire, souvent au vitriol, de nos contemporains et de tous leurs travers. Laissant libre cours au jeu cathartique du théâtre, Polanski signe l'une de ses œuvres les plus misanthropes et les plus pessimistes quant à la nature humaine. Les quatre protagonistes, courtois dans un premier temps, se métamorphosent peu à peu, dans un décor qui finit par prendre des allures de cage à fauves voire d'arène, en bêtes gouvernées par leurs instincts primaires. On glisse, d'un bout à l'autre du film, du dialogue poli à des échanges de cris, d'une gestuelle mesurée à des actes violents, du sourire mielleux aux rictus les plus carnassiers. Les personnages brisent le masque de la civilité pour révéler leur nature profonde, inavouable faciès forgé d'égoïsme, de haine, de rancœurs. Les limites spatiales du décor se confondent avec les limites mentales de leur hypocrisie. Une hypocrisie qui ne durera qu'un temps, volant en éclats dès la première crise de l'intrigue (le vomissement de Kate Winslet). Les deux couples finissent par se déchirer comme des enfants violents, ou plutôt comme leurs propres enfants, qui, par leur présence en filigrane distillée à travers les actes et paroles des parents, deviennent les vraies vedettes du film. Polanski filme littéralement une bagarre d'enfants, un rapport de force infantile toujours changeant : couple contre couple, homme contre homme, femme contre femme, femmes contre hommes.

Portrait microcosmique d'une humanité malade, Carnage se fait le miroir impitoyable de ses travers : l'homme moderne est un barbare, au sens premier du terme, dans la mesure où il est un étranger perpétuel pour les autres et pour lui-même, un être perdu, sans autre repère que son nombril désormais virtualisé (running gag du smartphone, de plus en plus inquiétant), d'un égoïsme puéril et tragique. Chaque personnage incarne à sa manière un fragment de ce portrait, une pièce du puzzle absurde qui constitue l'humanité, une facette de ce qui apparaît finalement comme une seule et même entité, une seule et même meute. Les dialogues, brillamment interprétés par des acteurs parfois à contre-emploi (John C. Reilly abandonne ses habituels rôles débonnaires pour incarner un incroyable salaud), ne font qu'alimenter cette image absurde de l'homme, en même temps qu'un paradoxe à double sens : si, dans le cadre de l'appartement, les personnages se comprennent de moins en moins en parlant de plus en plus, la métaphore peut aisément s'étendre à l'incommunicabilité de notre temps, fondée jusqu'à l'absurde sur la toute-puissance d'une soi-disant communication. Les moyens de communication toujours plus perfectionnés, mis à notre disposition, ne sont que les outils d'une aliénation radicale, d'un décentrement terrifiant. Réplique jouissive crachée par Kate Winslet au visage de Christoph Waltz : « Ce qui se passe ailleurs est toujours plus important ! » Le cinéaste ne cherche certes pas la finesse, mais force est de constater que le message est diablement troublant lorsque l'horreur, à l'inverse de Rosemary's baby et Répulsion où elle était indicible, éclate au grand jour sous une forme résolument satirique. Avec son titre faussement gore, à saisir évidemment dans un sens ironique, le nouveau Polanski est un savoureux « carnage » de salon, une comédie se révélant horrifique dans sa vision des mœurs de l'homme moderne, secouée par d'irrésistibles éclats d'humour noir et absurde, une satire qui fait mouche par sa candeur paradoxale, prouvant une fois encore que ce n'est pas forcément avec de bons sentiments qu'on fait du bon cinéma.

3,5sur5

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12 octobre 2011 3 12 /10 /octobre /2011 21:35

the artist

Proposer un film muet en noir et blanc, rendant hommage aux âges primitifs du cinéma, était un pari risqué. Après avoir ressuscité tout un pan du film d'espionnage (OSS 117), Michel Hazanavicius poursuit avec The Artist sa quête d'un passé glorieux du 7ème art, en accouchant d'un spectacle anachronique formellement brillant, mais en demi-teinte dans la frustration même qu'il suscite.

George Valentin est une légende vivante du cinéma muet dont l'existence va basculer avec l'invention des films parlants. La femme qu'il aime, petite figurante devenue icône adulée de ce nouveau cinéma, va tenter à tout prix de le sauver de la déchéance. L'histoire de The Artist, si elle part d'une intention hautement louable et d'un amour sincère pour le cinéma, apparaît tout au long du film comme un parcours balisé, ultra référencé, hanté par l'ombre dévorante de Boulevard du crépuscule, dont il n'atteint pas la grandeur tragique. Porté par un formidable duo d'acteurs (Jean Dujardin et Bérénice Bejo, saisissants dans leurs rôles muets), une partition musicale aussi généreuse qu'intense et une image en noir et blanc de toute beauté, The Artist est sans aucun doute, au moins d'un point formel, un film somptueux, mais qui reste malheureusement prisonnier de ses modèles, au point de ne jamais vraiment s'en écarter. Trop appliqué dans sa mise en scène mimétique des grands classiques, Hazanavicius ne propose finalement qu'un exercice de style. Un pastiche virtuose, certes, mais rien de plus qu'un pastiche.

S'il amorce à quelques reprises un décalage ludique avec son matériau muet (jeu effrayant sur les rares sons employés, vision fantastique de l'ombre de George Valentin), le cinéaste n'exploite que trop rarement cette délicieuse distanciation qui aurait pu le conduire au chef-d’œuvre, provoquant chez son spectateur un sentiment d'insatiabilité. The Artist est un bel objet audio visuel, mais bien trop sage pour vraiment fasciner. La frustration est d'autant plus grande quand on pense à l'habituelle liberté de ton du cinéaste, heureusement contre-balancée par une dernière séquence sublime, portée par un crescendo musical et dramatique d'une belle intensité émotionnelle, où les acteurs expriment le meilleur d'eux-mêmes. On retiendra ainsi de The Artist la performance du casting et la recréation maniaque de l'esthétique cinématographique des années 1920, qualités admirables mises au service d'un écrin hélas trop superficiel pour engendrer une adhésion totale. Œuvre légitime dans sa singularité et son amour de l'art, créée à contre-courant des tics tapageurs du cinéma actuel, The Artist pourrait bien se donner à voir comme l'ébauche d'un grand film à venir, la première étape d'une odyssée excitante à la croisée des âges. Un film qui laisse un goût d'incomplétude, mais demeurant néanmoins plaisant à bien des égards, ne serait-ce que par la grâce de ses images de rêve, de ses icônes poignantes.

3,5sur5

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13 mars 2011 7 13 /03 /mars /2011 02:59

Fighter

Voilà un film qui restera certainement parmi les plus marquants de 2011. Prenant, violent, émouvant, parfois très drôle, souvent puissant, Fighter se présente comme une épopée sportive et familiale directement héritière de Rocky, à travers la justesse de sa peinture sociale et la mise en scène viscérale des combats de boxe. Micky Ward (Mark Wahlberg) est un boxeur prometteur, mais entravé dans son désir d'être champion par une famille de ratés. Son frère, Dicky (Christian Bale), légende de la boxe locale, ravagé par la consommation de crack, se montre de moins en moins à la hauteur quand il s'agit d'entraîner son cadet pour remporter le titre. Après de nombreux déboires familiaux, les deux frères vont tout de même tenter de se dépasser ensemble pour prouver leur valeur.

Là où Rocky pêchait un peu par la platitude de son interprétation, Fighter réalise un véritable sans faute, un tour de force, transcendé par l'omniprésence électrique d'un Christian Bale déchaîné, dans l'un de ses meilleurs rôles, si ce n'est le meilleur. Mark Wahlberg a beau camper le personnage principal avec une surprenante subtilité et Melissa Leo en faire des tonnes pour s'imposer en mère tyrannique, le comédien gallois règne en maître sur le casting, avec sa carcasse presque aussi amaigrie que dans The Machinist, sa gouaille vampirisante, le naturel désarmant de son jeu. L'expression « rôle de composition » semble à ce titre avoir été inventée pour lui. Véritable moteur émotionnel du film, Bale parvient simultanément à nous dégoûter et à nous bouleverser, créant une icône fraternelle aussi haïssable qu'attachante. Éminemment pathétique lorsqu'il consomme du crack, il se révèle d'autant plus touchant quand il décide de se reprendre en main par amour pour son frère. Avec une aisance et une simplicité de jeu à faire pâlir n'importe quel débutant de l'Actor's Studio. Parce que Bale ne se contente pas de jouer, il incarne totalement son personnage, en profondeur, n'hésitant jamais à sacrifier sa chair et des pans entiers de son âme (parfois de manière terrifiante) pour lui donner vie. C'est à un authentique artiste que l'on a affaire, dans la mesure où l'on finit par l'oublier derrière le rôle, pour ne plus voir que l'humain.

Cette performance rare n'occulte cependant en rien l'écrin scénaristique et visuel du film. Les tensions familiales donnent lieu à des joutes verbales tour à tour savoureuses et douloureuses, virant le temps d'une scène aussi désopilante que violente à la confrontation physique, quand la mère et les sept sœœurs de Micky viennent le forcer à quitter sa nouvelle petite amie (appétissante Amy Adams) pour lui faire regagner leur cocon (ou comment la famille devient un gang dérisoire). Clou du spectacle, les scènes de combat se révèlent d'une étourdissante crédibilité. Le sang, la sueur, les coups, la douleur, la motivation, la fatigue, la rage de vaincre et l'ombre de la mort viennent exploser devant nos rétines et dans nos cœœurs avec la puissance d'un uppercut. Fighter nous entraîne sur le ring comme dans l'intimité de ses combattants avec une sincérité bouleversante. Une sincérité qui émane du duo fraternel, Bale et Wahlberg se complétant magnifiquement. C'est l'amour qui unit les deux frères, plus fort que tout le reste, qui nous fait aimer leur singulière épopée.

4sur5

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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 15:20

social network       

Le sale gosse turbulent de Fight Club se serait-il assagi ? Aurait-il abandonné sa virtuosité rageuse pour les voies d'un classicisme hollywoodien que l'on croyait révolu ? Depuis la sortie de L'Étrange histoire de Benjamin Button, on est en droit d'interroger le changement de cap de Fincher, qui nous avait jusque là habitués à des films tendus, pessimistes, atypiques, torturés.

De la « patte Fincher », The Social Network ne semble garder que le traitement des personnages. Le récit, biographie romancée du créateur de Facebook, met en scène un marginal, un geek solitaire, antipathique et misanthrope. A l'image du tueur de Seven ou du Tyler Durden de Fight Club, le Mark Zuckerberg de Fincher n'a pas d'autre but que d'infuser chez les autres la douleur de sa solitude. Et il y parvient d'une manière plus triomphante encore que ses prédécesseurs, quand on connaît la portée actuelle de Facebook. La grande force du film repose sur un paradoxe aussi effrayant que fascinant, auquel Jesse Eisenberg apporte une incarnation glaçante : le plus grand réseau social du monde a été créé par l'homme le plus seul au monde, le plus opposé à la notion même de société, d'humanité. Il y a quelque chose de fantomatique dans le personnage de Zuckerberg, dont l'âme nous apparaît comme aussi virtuelle que sa création.

Là où l'on se serait attendu à un pamphlet dévastateur contre Facebook, Fincher nous livre un conte moderne aux images d'une froide beauté, à la narration tranquille. Le rythme de métronome du montage, la précision chirurgicale de l'interprétation et des dialogues, témoignent d'une grande maturité dans la mise en scène. Mais si la forme se fait plus sage, Fincher prouve une nouvelle fois qu'il n'a rien perdu de la puissance évocatrice de son cinéma. C'est avec une résignation ironique, un désenchantement discret, qu'il nous fait partager la plus humaine des angoisses, celle de perdre toute humanité. Les taulards d'Alien 3 y étaient déjà confrontés dans leur quête de rédemption, Benjamin Button l'éprouvait à travers la singularité de son existence inversée. L'anti-héros du Social Network veut exorciser cette angoisse en la virtualisant, cherchant à convertir en octets chaque fragment de sa personnalité jusqu'à son effacement total, pour ne plus avoir à souffrir en silence. Quant à savoir s'il y parvient vraiment, même le dernier plan du film ne saurait nous le dire, laissant une trace d'indicible, d'indécidable, d'incontrôlable, au milieu de l'univers bien réglé du protagoniste. Et Fincher de venir ainsi perturber in extremis la forme faussement parfaite, sournoisement classique de sa mise en scène. Du grand art !

4,5sur5

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31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 14:30

tete en friche

Astérix, Mesrine, La Môme, A l'origine, L'Autre Dumas, Mammuth... Après plus de quarante ans de carrière, Gérard Depardieu est partout. Enchaînant comédies, drames, divertissements, petits, moyens et gros budgets, prêtant sa stature massive et sa gueule de monstre sacré du cinéma français aux vétérans (Chabrol, Téchiné, Blier...) comme aux plus jeunes (Giannoli, Richet, Dahan...), sa présence sur nos écrans est colossale. Agaçante pour certains, il faut bien reconnaître que Depardieu ne la doit qu'à son indéniable et généreux talent, sa capacité à se couler aisément dans n'importe quel rôle. Cette aisance, reposant sur son immuable charisme, il nous la montre encore une fois dans le nouveau film de Jean Becker, La Tête en friche, en incarnant avec un naturel déconcertant un attachant personnage de simplet.

Germain mène une petite vie ennuyeuse et terne dans une bourgade charentaise. Lent et quasi analphabète, partagé entre une compagne chauffeuse de bus, une mère folle à lier et les beaufs lourdingues qui lui servent d'amis, il rencontre dans un parc une vieille femme, Margueritte (avec deux T), férue de littérature, qui lui fera découvrir et aimer La Peste de Camus, La Promesse de l'aube de Gary et le Petit Robert. Au contact de l'ancêtre, Germain va donner une nouvelle direction, plus exaltante, plus poétique, à son existence moribonde.

Par-delà une myriade de clichés sur la province française (outrancièrement idéalisée), un scénario et une mise en scène un tantinet mollassons, c'est le tendre portrait d'un idiot écorché vif que nous propose Jean Becker. Depardieu donne à son personnage une superbe épaisseur, une vraie drôlerie dans ses maladresses de langage et son franc-parler naïf, une touchante gravité dans ses sautes d'humeur et ses introspections. On tâtonne avec lui dans la brume de l'ignorance, on s'envole avec lui vers la lumière des Lettres, vers une humanité retrouvée. La grande Gisèle Casadesus inspire le respect : sa Margueritte semble fragile en apparences, mais elle se révèle puissante par son savoir, la compassion et la patience dont elle fait preuve avec Germain. Sagesse incarnée au milieu d'un monde d'incultes. La mère que le gros bonhomme ignare n'aura jamais eue.

Leur duo illumine la peinture cocasse d'une société arriérée, aux frontières de la France rurale. La confrontation avec les autres personnages, incarnés par une foule de vedettes invitées (Maurane, Patrick Bouchitey, Régis Laspalès, François Xavier-Demaison...), donne lieu à des merveilles de dialogues cinglants, hilarants. « Si ça vous déplaît que je change, eh bien je vous emmerde... et c'est pas une litote ! » s'écrie Germain au milieu d'un bar, après avoir appris la fameuse figure de rhétorique auprès de Margueritte. La première d'une longue série de piques, d'une mordante ironie, lancées à la face de ses collègues, devenant plus bêtes que lui, croupissant dans leur ignorance crasse. Assurément acide, le film de Becker n'est cependant pas méchant, allant jusqu'à faire preuve d'une réelle tendresse. La mère de Germain a beau n'être qu'une mégère odieuse et détraquée, son sort nous émeut autant qu'il touche son fils, lequel aurait pourtant toutes les raisons de la haïr.

Quelques zones d'ombre viennent ainsi troubler la comédie. Le destin du personnage de Margueritte, frôlant dangereusement le sordide, vient alimenter une vision tristement lucide de la vieillesse en France. L'angoisse de la mort, qui la saisit sans qu'elle l'avoue, étreint le spectateur. Il lui faudra compter sur un cœœur aussi immense que celui de l'idiot Germain pour trouver le salut. Le mélange de tons, de rire fissuré et de douleur souriante, finit par faire mouche. La Tête en friche reste un film à la fois simple, à l'image son protagoniste, et un divertissement suffisamment goûteux pour nous séduire.

3,5sur5

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14 mai 2010 5 14 /05 /mai /2010 01:57

cold souls

Comment réaliser un bon film, objet visuel par excellence, sur le plus abstrait des sujets, l'âme humaine ? C'est le défi qu'a su brillamment relever Sophie Barthes avec son tout premier long-métrage : Âmes en stock (Cold Souls, en VO).

L'acteur Paul Giamatti (dans son propre rôle !) se sent dépassé par le personnage de l'Oncle Vania qu'il incarne sur les planches. Ne supportant plus les noires pensées qui le tourmentent et l'entravent dans son travail, il contacte une agence spécialisée dans l'ablation des âmes, bien décidé à se séparer de la sienne. L'opération se déroule bien, jusqu'au jour où une jeune femme russe, impliquée dans un trafic spirituel, s'empare de son âme stockée dans les locaux de l'agence, afin d'améliorer ses talents d'actrice. Paul Giamatti se rend alors en Russie dans l'espoir de récupérer son bien le plus intime.

Cela faisait longtemps que l'on n'avait pas eu affaire à un script aussi fou, aussi vertigineux, aussi riche. En prenant pour sujet la plus universelle et la plus mystérieuse des substances, Sophie Barthes s'offre un pur trip cinématographique, qui tire paradoxalement sa puissance et son originalité d'un étonnant traitement réaliste. La mise en scène, rigoureuse, ne tombe jamais dans un fantastique facile, ne s'autorise aucun délire visuel (à ceci près que les âmes en bocaux peuvent prendre la forme de pois chiches ou de dragibus). L'esthétique très épurée et le naturalisme assumé du film parviennent à créer un univers concret, très proche du notre, mais toujours subtilement décalé, comme un monde parallèle, où tout est possible, où l'ablation et le commerce des âmes sont des pratiques banales. Apparaissant comme un contre-point au délirant Dans la peau de John Malkovich, mais sans jamais tomber dans une quelconque austérité, Âmes en stock se paie le luxe de rester captivant de bout en bout. La quête de Giamatti nous fait vibrer avec lui. Quand il veut se réapproprier son âme, on le veut avec lui. Sa peur de la perdre à jamais est la nôtre.

A l'image d'un JCVD, le film de Sophie Barthes joue avec un humour subtil et savoureux de l'identité de son protagoniste, à la fois lui-même et personnage de fiction à part entière. De l'un à l'autre, la frontière est très mince, troublante dans les questionnements qu'elle pose. Les déboires existentiels du comédien s'ouvrent inexorablement à une profonde réflexion sur notre société, sur sa déshumanisation progressive. Le formidable scénario instaure une angoisse grandissante : nos âmes deviendront-elles un jour de pures marchandises ? Nos organes (via la médecine) et nos vies privées (via les réseaux sociaux) ont déjà une valeur commerciale, qui n'a rien à voir avec une quelconque fiction... Paul Giamatti, habitué aux seconds rôles, incarne ici avec un naturel déconcertant nos névroses et nos peurs communes. Sophie Barthes lui offre là une belle occasion de nous prouver son immense talent d'acteur. Ou de mettre son âme à nu. Difficile de trancher, tant la limite est perméable. Âmes en stock n'a pas fini de fasciner !

3,5sur5

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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 01:13

nebo peklo zem3

Film slovaque, réalisé par Laura Sivakova, découvert dans le cadre de la journée du cinéma européen, organisée par le groupe UGC.

Klara est une jeune ballerine, promise à une grande carrière. Elle est malheureusement contrainte de renoncer pendant quelques temps à ses aspirations à cause d'une cheville foulée. Elle rencontre alors un médecin qui décide de l'engager comme baby-sitter pour sa fille. Une relation charnelle se noue entre Klara et le docteur, l'éloignant inexorablement de sa vocation artistique.

Scénario digne d'un téléfilm fauché du samedi après-midi, banalité terrifiante du propos, musique insupportable entre thèmes mièvres et mélodies ridicules, esthétique d'une triste platitude, montage paresseux privant de rythme et d'intérêt dramatique l'ensemble du film. Seule l'actrice principale, la jeune Zuzana Kanoczova, parvient à tirer son épingle du jeu, par sa présence radieuse, ses regards renversants, son jeu très naturel, la beauté irréelle de son corps et de son visage. Seule son image continue de nous hanter après la projection. Une image qui donne lieu à quelques belles séquences oniriques filmées sous l'eau, hors du temps. Le reste relève du pur cliché, oscillant entre le mou et le sordide, exploration traînante d'un royaume de la loose, où des maris ingrats, lassés de leurs épouses vulgaires, oublient leur triste sort dans les bras de jeunes paumées.

Qu'est-il passé par la tête des programmateurs d'UGC pour nous proposer un tel film ? S'ils envisagent de promouvoir ainsi le cinéma slovaque, l'expérience semble quelque peu ratée...

0,5sur5

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7 mai 2010 5 07 /05 /mai /2010 02:53

un-conte-de-noel

Un Conte de Noël est une surprise de taille dans le paysage du cinéma français. Arnaud Desplechin a pris un plaisir énorme à réaliser son film, un plaisir communicatif jusqu'à l'ivresse.

Junon (Catherine Deneuve), mère de famille, mariée à Abel (Jean-Paul Roussillon), est atteinte d'une maladie du sang. Sa seule chance de salut est une greffe de moelle osseuse. La famille de Junon se réunit pour les fêtes de Noël : le temps pour les différentes générations de régler leurs comptes, leurs intrigues sentimentales ou filiales. Maladie, mort, inceste, dépression, guerre psychologique... Tout y passe. D'une densité scénaristique ahurissante, le film de Desplechin aborde une foule de sujets graves ou délicats, sans jamais verser dans la complaisance, ni le pathos. Le ton repose sur un humour noir ravageur et permanent, ponctué de scènes poignantes magnifiques, portées par l'interprétation de Catherine Deneuve, inoubliable figure tragique dont la nonchalance laisse affleurer une profonde angoisse. Véritable festival de répliques vachardes jubilatoires, de situations absurdes, de comportements délirants, Un Conte de Noël se dévore avec un plaisir de tous les instants.

La fabuleuse direction d'acteurs tire le meilleur de chaque comédien. Mention spéciale à Mathieu Amalric, absolument déchaîné dans un rôle de chieur d'anthologie. Le « bras de fer » opposant son personnage à celui de sa sœœur est un morceau de bravoure à lui tout seul. Jean-Paul Roussillon, irrésistible avec sa trogne et sa gouaille uniques, débite tour à tour des répliques hilarantes, ou des extraits de textes philosophiques d'une portée troublante. La scène où il lit à l'une de ses filles (Anne Consigny) un extrait de Ainsi parlait Zarathoustra, de Nietzsche, est bouleversante. Le reste du casting, prestigieux (Emmanuelle Devos, Chiara Mastroianni, Melvil Poupaud...), offrant des rôles tous attachants, et la qualité des dialogues confèrent au film un mélange de tons virtuose, un tourbillon de sensations et d'émotions mêlées laissant le spectateur transi d'euphorie. Desplechin peint avec un génie permanent une vision de nos vies d'une richesse saisissante, où la tendresse côtoie l'horreur, où le rire se mêle aux larmes, au gré d'un rythme quasi organique, proche de la respiration humaine. Un pur bonheur de cinéma, rencontre explosive entre la philosophie et la comédie de mœœurs, qui mérite une place de choix parmi les classiques français contemporains, les films cultes de tous temps.

4sur5

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23 avril 2010 5 23 /04 /avril /2010 04:17

les invites de mon pere

Lucien, médecin à la retraite, décide de militer en faveur des sans-papiers : il héberge chez lui, en toute illégalité, une jeune Moldave, Tatiana, et sa fille. L'arrivée des deux réfugiées va semer le chaos parmi les proches du vieux docteur.

Les Invités de mon père commence comme une comédie, avec son lot de situations et de répliques cocasses (hilarante scène de repas familial avec les deux étrangères) pour s'achever sur un finale apocalyptique, au sens littéral du terme. Mise en scène comme un cauchemar progressant par crescendo, la présence « délétère » de Tatiana déclenche une crise révélatrice au sein de la famille de Lucien. Confrontée aux descendants du docteur, bourgeois jusqu'au bout des ongles incarnés par Fabrice Luchini et Karin Viard, elle réveille en eux des pulsions enfouies, des frustrations et des rages étouffées par le carcan des conventions. Le ver ne se contente pas de se loger dans le fruit, il le fait littéralement imploser. La comédie devient satire, la satire devient pamphlet, le pamphlet frôle la tragédie avant d'y sombrer. Dans un univers où tout n'est qu'apparences, où chacun calcule sa petite vie tranquille en fonction de celle des autres, le bonheur des bourgeois fait le malheur de ceux qui osent s'immiscer dans leurs habitudes. Tableau au vitriol d'une coquille irréductiblement close sur sa propre suffisance, sa propre vanité. Peinture inquiétante d'un milieu capable des pires bassesses pour maintenir ses fondements poussiéreux. Nulle échappatoire : ceux qui osent s'affranchir (le personnage de Karin Viard, pathétique de liberté dérisoire) finissent par perdre les pédales. Lucien n'a pas le droit de terminer sa vie comme il l'entend, on décide pour lui, on veut « le voir comme un vieillard ». Parce que c'est mieux ainsi. Parce que c'est dans l'ordre des choses. La vieillesse est une prison gérée par les plus jeunes, forcément plus capables que leurs aînés. Même s'ils sont totalement névrosés.

Anne Le Ny livre un film doublement moraliste. Sa peinture des mœœurs de la bourgeoisie parisienne évoque les pages les plus acides des Caractères de La Bruyère, rappelant que depuis 1688 les mentalités ont bien peu changé. Sa vision de la nature humaine, d'une précision et d'une lucidité redoutables, donne épaisseur et gravité à l'intrigue, tout en brossant une galerie de personnages à la fois détestables et attachants. Le trait est outré, mais c'est justement le propos du film, qui semble s'écrire à la manière des caricatures d'un Charles Philipon. Les Invités de mon père fait rire autant qu'il provoque le malaise. Avançant tel un funambule entre ces deux extrêmes, la comédie d'Anne Le Ny s'impose par la finesse de sa mise en scène et la maturité de son propos. Des qualités assez rares dans le cinéma français actuel pour être soulignées et reconnues.

3,5sur5

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23 avril 2010 5 23 /04 /avril /2010 02:17

mammuth

Après des années de bons et loyaux services, Serge, dit Mammuth, prend sa retraite. Il quitte son tablier de boucher pour aller sillonner la France, à la recherche de fiches de paie qui ne lui ont jamais été fournies. Road-movie à la française, sauce Groland, le nouveau film de Gustave Kervern et Benoît Delépine est un OVNI cinématographique. Gérard Depardieu, à contre-emploi, nous entraîne dans les profondeurs d'une France à la dérive peuplée de beaufs et de dégénérés. Tableau au vitriol d'une société pourrissante, traversé par un humour trash permanent et, paradoxalement, une vraie tendresse, un peu ridicule mais sincère, incarnée par la savoureuse Yolande Moreau. On rit beaucoup, on grince des dents. On se laisse troubler par le fantôme mutilé d'une Isabelle Adjani, aussi insaisissable qu'obsédante, à l'image du passé du héros. Malgré quelques longueurs et un côté plutôt répétitif, on se laisse séduire par l'esthétique volontairement brouillonne de ce film inclassable, qui, d'un oeœil malicieux, explore les genres autant que les situations les plus improbables.

3,5sur5

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