« Le cinéma, c'est comme l'amour. Quand c'est bien, c'est formidable. Quand c'est pas bien, c'est pas mal quand même. » George Cukor

Comment réaliser un bon film, objet visuel par excellence, sur le plus abstrait des sujets, l'âme humaine ? C'est le défi qu'a su brillamment relever Sophie Barthes avec son tout premier long-métrage : Âmes en stock (Cold Souls, en VO).
L'acteur Paul Giamatti (dans son propre rôle !) se sent dépassé par le personnage de l'Oncle Vania qu'il incarne sur les planches. Ne supportant plus les noires pensées qui le tourmentent et l'entravent dans son travail, il contacte une agence spécialisée dans l'ablation des âmes, bien décidé à se séparer de la sienne. L'opération se déroule bien, jusqu'au jour où une jeune femme russe, impliquée dans un trafic spirituel, s'empare de son âme stockée dans les locaux de l'agence, afin d'améliorer ses talents d'actrice. Paul Giamatti se rend alors en Russie dans l'espoir de récupérer son bien le plus intime.
Cela faisait longtemps que l'on n'avait pas eu affaire à un script aussi fou, aussi vertigineux, aussi riche. En prenant pour sujet la plus universelle et la plus mystérieuse des substances, Sophie Barthes s'offre un pur trip cinématographique, qui tire paradoxalement sa puissance et son originalité d'un étonnant traitement réaliste. La mise en scène, rigoureuse, ne tombe jamais dans un fantastique facile, ne s'autorise aucun délire visuel (à ceci près que les âmes en bocaux peuvent prendre la forme de pois chiches ou de dragibus). L'esthétique très épurée et le naturalisme assumé du film parviennent à créer un univers concret, très proche du notre, mais toujours subtilement décalé, comme un monde parallèle, où tout est possible, où l'ablation et le commerce des âmes sont des pratiques banales. Apparaissant comme un contre-point au délirant Dans la peau de John Malkovich, mais sans jamais tomber dans une quelconque austérité, Âmes en stock se paie le luxe de rester captivant de bout en bout. La quête de Giamatti nous fait vibrer avec lui. Quand il veut se réapproprier son âme, on le veut avec lui. Sa peur de la perdre à jamais est la nôtre.
A l'image d'un JCVD, le film de Sophie Barthes joue avec un humour subtil et savoureux de l'identité de son protagoniste, à la fois lui-même et personnage de fiction à part entière. De l'un à l'autre, la frontière est très mince, troublante dans les questionnements qu'elle pose. Les déboires existentiels du comédien s'ouvrent inexorablement à une profonde réflexion sur notre société, sur sa déshumanisation progressive. Le formidable scénario instaure une angoisse grandissante : nos âmes deviendront-elles un jour de pures marchandises ? Nos organes (via la médecine) et nos vies privées (via les réseaux sociaux) ont déjà une valeur commerciale, qui n'a rien à voir avec une quelconque fiction... Paul Giamatti, habitué aux seconds rôles, incarne ici avec un naturel déconcertant nos névroses et nos peurs communes. Sophie Barthes lui offre là une belle occasion de nous prouver son immense talent d'acteur. Ou de mettre son âme à nu. Difficile de trancher, tant la limite est perméable. Âmes en stock n'a pas fini de fasciner !