« Le cinéma, c'est comme l'amour. Quand c'est bien, c'est formidable. Quand c'est pas bien, c'est pas mal quand même. » George Cukor
Après le triste effroi suscité par les longueurs atrocement bavardes de son drame en costumes A dangerous method (déjà disparu dans les limbes du cinéma soporifique), Cronenberg nous revient en grande forme avec Cosmopolis, opérant à la fois un retour aux sources de son œuvre angoissée et la reconversion radicale de Robert Pattinson, visiblement prêt à tout pour extirper son nom de la fange de la saga Twilight.
Adaptation quasi littérale (du moins dans les dialogues) du roman éponyme de Don DeLillo, Cosmopolis s'annonce d'emblée comme une errance, celle d'un jeune golden boy, Eric Packer, enfermé dans sa limousine blindée, rejeton d'un capitalisme agonisant à travers un New York ravagé par le chaos social, au bord de l'implosion. Filmée presque en huis clos à l'intérieur de la limousine, la déchéance de Packer, incarné par un Robert Pattinson saisissant de froideur cynique, se fait le point nodal d'une intrigue imprévisible, surprenante, tumultueuse mais jamais confuse, ne perdant jamais de vue son étrange sujet : le protagoniste veut changer, coûte que coûte, de coupe de cheveux. Sur le fil rouge de la traversée de New York en direction du salon de coiffure, viennent se greffer, au gré d'entraves de plus en plus sanglantes, quelques sorties de route bien négociées, confrontations aussi sporadiques qu'inquiétantes avec une réalité dont Packer est déconnecté depuis des lustres. Une réalité qu'il s'est toujours contenté de regarder de derrière les vitres de son véhicule, à travers les échanges pseudo philosophiques qu'il entretient avec des collègues tout aussi désabusés que lui (incroyables dialogues de sourds, aussi creux que magnifiques), ou sur les innombrables écrans virtuels qui l'entourent en permanence. Une réalité dont il se contrefout mais qui finit par le rattraper, douloureusement, lorsqu'il se rend compte, à travers le chaos qui s'est emparé de la métropole, que sa vie est en danger, que l'on cherche à l'éliminer.
Si, par l'angoisse et la paranoïa de Packer, Cronenberg retrouve une atmosphère étouffante, goudronneuse, il revient par la même occasion à la malice un rien désabusée qui caractérisait ses premiers films. Le choix de Robert Pattinson n'a en ce sens rien d'innocent. La présence de la star de Twilight relève d'une ironie jubilatoire, puisque Cronenberg lui offre un personnage pas si éloigné de celui qu'il incarnait dans la saga, le côté nunuche en moins. Nul changement de visage pour le blondinet britannique : Eric Packer est montré à l'écran comme une créature au teint pâle, aussi froide qu'associable, qui se maintient en vie en suçant le sang de l'humanité, à savoir son argent. Packer est un vampire, un être ni vivant ni mort, une carcasse de belle apparence mais vidée de toute sa substance humaine, stimulée uniquement par le sexe et l'appât du gain. Une vision de l'homme moderne. La crise existentielle qui le frappe va de pair avec la crise socio-économique qui gangrène le monde. La figure du golden boy devient la métaphore humanoïde du capitalisme moribond : un jeune homme coupé du monde, spéculateur de son état, qui se soucie jusqu'au délire de sa petite personne (check-up quotidien), capricieux jusqu'à l'absurde (vouloir une nouvelle coupe de cheveux en plein effondrement du monde), tellement obsédé par l'ordre et la perfection qu'il en est venu à oublier les irrégularités fondamentales de l'existence. La réplique « Ma prostate est asymétrique », répétée telle une litanie, se révèle ainsi symptomatique de la terreur éprouvée par Eric Packer face à la perte de contrôle de son petit univers bien réglé (l'habitacle de la limousine, véritable microcosme high-tech du golden boy).
Sorte de road movie urbain sans commencement ni fin, hanté par des questionnements très actuels, errance visuelle à la lisière du fantastique par son ambiance de conte noir, Cosmopolis marque le retour en force de Cronenberg au cinéma élégamment viscéral qui a forgé son prestige. Et même si l'on peut déplorer quelques longueurs un rien fâcheuses au milieu du récit, le destin de Packer provoque assez de fascination et d'interrogations (fin ouverte magistrale), d'attachement et de répulsion, pour nous embarquer dans ses méandres ténébreux. La séquence de clôture, monument de tension et de désespoir en forme de confessionnal morbide, vaut à elle seule le détour, par la terrible sauvagerie contenue qui l'infecte. C'est toute l'incertitude de l'avenir de nos sociétés qui pend au bout du canon d'un flingue. On retient son souffle et on ferme les yeux. Couperet du générique. Et c'est en apnée qu'on se laisse saisir par l'envie de replonger dans les eaux troubles du cauchemar d'Eric Packer...
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