« Le cinéma, c'est comme l'amour. Quand c'est bien, c'est formidable. Quand c'est pas bien, c'est pas mal quand même. » George Cukor
J'aurais tellement voulu aimer le nouveau film de Ridley Scott, le plus grand « œil » d'Hollywood ! American Gangster et Mensonges d'État, les deux derniers rejetons du père de Blade Runner, s'étaient annoncés comme de réjouissantes surprises, à la fois techniquement très abouties, dotées de scripts solides et proposant une vision lucide et foncièrement pessimiste de l'Amérique (plus ou moins) contemporaine. On attendait Robin des Bois avec une impatience fébrile, comme la reprise originale et puissante d'une figure mythique. Un léger malaise, cependant, nous tiraillait, à la vue des différentes bandes-annonces, qui laissaient entrevoir une foule de ressemblances faciles avec Kingdom of Heaven, voire Gladiator.
Le malaise se confirme à la vision du film, dès les premières images. Robin Longstride revient des croisades dans son Angleterre natale, aux mains du tyrannique roi Jean, en usurpant l'identité d'un chevalier mort au combat, et s'installe à Nottingham, où il fera régner la justice par la flèche et l'épée. On retrouve ici la même atmosphère que celle des premières séquences de Kingdom of Heaven, grise et boueuse, la même façon de filmer les décors que dans Gladiator, avec en prime les mêmes scènes d'embuscades ou de combats sauvages dans des forêts éthérées. Un sentiment de déjà-vu s'installe, là où l'on se serait attendu à quelques clins-d'œil. Néanmoins, si l'on prend la peine d'analyser la construction du film, on se rendra compte que la faute ne retombe peut-être pas sur le seul cinéaste.
Comme à son habitude, Ridley Scott a dû subir une immense pression commerciale de la part de ses producteurs. Vu le succès que remporta Gladiator en 2000, on peut aisément supposer que les patrons de Universal ont demandé au réalisateur de renouveler son exploit, quitte à cloner son péplum, en le transposant dans l'Angleterre du temps des croisades, en espérant que les spectateurs n'y verront que du feu. Sauf que les spectateurs n'ont pas oublié Gladiator, ni Kingdom of Heaven. Les ressemblances grossières sautent littéralement aux yeux, pour la simple raison que Robin des Bois est un film beaucoup trop court. Ou, plus vraisemblablement, amputé de plus d'une heure pour des raisons mercantiles. La frustration est d'autant plus grande que l'on perçoit aisément le charcutage : les scènes coupées semblent planer comme des fantômes, mugissant leur douloureuse disparition. Comme pour Kingdom of Heaven, il nous faudra certainement attendre l'avènement d'un director's cut en DVD pour pouvoir apprécier la fresque de Scott dans son intégralité. Les coupes sont tellement flagrantes qu'elles déséquilibrent l'ensemble : il manque des scènes centrées autour de Lady Marianne et des compagnons de Robin (trop peu présents au vu de l'importance dramatique qui est la leur), les événements s'enchaînent souvent sans aucune transition (de la bataille finale au décret mettant Robin hors-la-loi : même pas une minute de film !). La lisibilité de certaines séquences se retrouve par là même entravée. Résultat : la première moitié du film, bancale car trop elliptique, se révèle ennuyeuse, alors que la dernière partie souffre d'une boulimie d'action, tout se précipite. Il est évident qu'une bonne heure supplémentaire (qu'un director's cut pourrait offrir) donnerait une plus grande ampleur générale, un rythme plus homogène et développerait mieux le caractère et le rôle de chaque personnage, rééquilibrant par conséquent le schéma dramatique de l'aventure, tout en évitant de fâcheux effets d'auto-plagiat. Plus éloignées les unes des autres, les similarités avec Gladiator ou Kingdom of Heaven retrouveraient leur statut de clin-d'œil, s'apparenteraient plus à des récurrences de nature auctoriale.
Les défauts de Robin des Bois alimentent d'autant plus la déception que ses qualités sont indéniables et nombreuses, mais malheureusement gâchées. Les acteurs sont convaincants, Russell Crowe et Cate Blanchett en tête, rivalisant de charisme, laissant leur jeu et leurs traits se draper des tourments d'un moyen-âge sombre et chaotique. Visuellement, Ridley Scott parvient encore à impressionner, autant dans la peinture tranquillement angoissée de la campagne anglaise que dans l'horreur viscérale et syncopée des combats. La bataille finale, par ses travellings pétrifiants, ses plongées vertigineuses, sa chorégraphie sauvage et son déchaînement symphonique, synchronisé avec les coups de lames et les charges héroïques, s'impose comme un pur morceau de bravoure. Contre-point électrisant au lyrisme contemplatif de l'intrigue. Par la perfection formelle de chacun de ses plans, Ridley Scott reste fidèle aux codes de son cinéma, succession hypnotique et fascinante de tableaux à la beauté renversante, d'une brutalité douloureuse. Mais on l'empêche cruellement de se renouveler. Il est absolument scandaleux que ses producteurs ne lui accordent pas la totale liberté de création qu'il mérite. Un artiste aussi brillant que lui devrait se voir offrir d'office le final cut de tous ses films. L'histoire laborieuse de la création de Blade Runner n'a-t-elle donc pas servi d'exemple ? « Jusques à quand encore » Ridley Scott devra-t-il subir les mutilations mercantiles de son œil visionnaire ? Que l'entière splendeur de ses films ne soit révélée qu'en DVD constitue un inquiétant paradoxe : la grandeur n'est-elle plus l'apanage des salles obscures ?