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« Le cinéma, c'est comme l'amour. Quand c'est bien, c'est formidable. Quand c'est pas bien, c'est pas mal quand même. » George Cukor

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We need to talk about Kevin

kevin

La mère vient voir son fils en prison. « Tu peux me dire enfin pourquoi tu as fait ça ? » lui demande-t-elle, dans l'espoir de comprendre les raisons de son crime. Silence du fils. « Au début, je pensais que je savais... mais maintenant, je ne sais plus... » We need to talk about Kevin, c'est l'histoire d'un garçon possédé par le Mal, d'un fils qui décide de déclarer la guerre à sa mère jusqu'à son anéantissement. Le conflit, que l'on suit à travers le regard de la mère (Tilda Swinton), est une véritable tragédie familiale, un concentré de tension où l'abject rivalise avec l'horreur. Le fils Kevin, incarné avec brio par les épatants Jasper Newell et Ezra Miller, est un agent de destruction d'autant plus terrifiant qu'on ne saisit à aucun moment ses motivations malsaines, l'incarnation d'une ingratitude et d'une méchanceté absolues, insonsables. Emmerdeur éhonté au sens propre comme au sens figuré, le personnage de Kevin est un cauchemar ambulant, une figure juvénile pétrie de perversion et de cruauté. Montant progressivement ses parents l'un contre l'autre, il détruit systématiquement tout ce que son entourage cherche à construire (profanation du bureau de sa mère, agression de sa sœur...), gueule d'ange sournoise s'érigeant peu à peu en némésis. Figure assurément déjà culte de gamin odieux.

La grande force narrative du film de Lynne Ramsay repose sur l'horreur émanant des actes de Kevin, à ceci près que cette horreur n'est jamais directement montrée. Tout se joue dans la maîtrise d'un pouvoir de suggestion permanent, effroyablement efficace. Adoptant le point de vue de la mère, la cinéaste provoque chez son spectateur une sensation viscérale de dégoût et de stupeur, à travers l'emploi habile du hors champ, de l'ellipse et du décadrage. Les agissements mêmes de Kevin sont frappés par une sorte de point aveugle. Grâce à un montage brouillant la temporalité de l'intrigue, Lynne Ramsay ne révèle que les résultats, les conséquences des méfaits de son petit monstre, pour infuser dans l'esprit de la mère un sentiment d'impuissance totale et plonger son spectateur dans le désarroi.

L'aura mortifère de Kevin confère à l'espace du film une atmosphère infernale, tachée de sang, à la lisière du fantastique, de l'hallucinante séquence inaugurale de la « tomatina » (rassemblement festif où des centaines de personnes se vautrent dans de la tomate) à la maison souillée de peinture rouge que la mère entreprend de nettoyer. Le personnage écorché de Tilda Swinton tente de se reconstruire après le crime ultime commis par son fils, mais l'on sait d'avance qu'elle ne trouvera pas le repos avant d'avoir découvert le chaînon manquant du drame, à savoir la motivation de Kevin. Quand elle lui demande, désespérée « Quel est est l'intérêt ? », il lui répond sur un ton nonchalant : « Il n'y a aucun intérêt : c'est ça, l'intérêt... » Kevin nous dévoile ainsi au détour de sa réplique le moteur du film, qui consiste en une gratuité totale. Une gratuité totalement désemparante, dans la mesure où elle détruit instantanément tout repère moral. Kevin incarne un agent du chaos qu'on pourrait bien rêver comme l'alter ego juvénile du Joker de Nolan (« Certains ne rêvent que de voir le monde brûler. ») Tout l'intérêt dramatique du film de Ramsay repose sur l'espoir de percer le mystère de cet enfant diabolique, source d'un suspense glacé et d'une frustration permanente que l'on éprouve en s'identifiant à la mère. Métaphore extrême et radicale de la condition maternelle, tragédie familiale horrifique ou portrait symbolique du malaise de la jeunesse actuelle, We need to talk about Kevin n'en finit pas de multiplier les strates de lecture et d'interprétation. Et Lynne Ramsay de confirmer la puissance créative, à la fois subtile et viscérale, du cinéma britannique.

4,5sur5

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R
<br /> Superbe critique. Je ne sais pas si j'aimerai ce film autant que vous, mais il me tarde de le visionner (le rendez-vous est pris mercredi !). J'ai énormément aimé le roman de Lionel Shriver dont ce<br /> film a été adapté. Je ne sais pas si vous êtes amateur de littérature, mais je vous le recommande chaudement !<br /> <br /> <br />
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M
<br /> @fredastair Merci pour ce commentaire défenseur du ciné britannique ! je n'avais pas fait le rapprochement avec Répulsion de Polanski, mais quand on y repense la comparaison est pertinente, en<br /> effet, tout le film pouvant s'apparenter à un grand délire paranoïaque. Finalement on est quand même quelques uns à avoir aimé le film de Ramsay, c'est déjà pas mal :)<br /> <br /> <br />
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F
<br /> Bravo pour cette critique bien écrite qui défend le film (ils ne sont pas beaucoup à le faire!) et qui se termine sur une dernière phrase à faire pâlir Christophe. A se demander si tu ne l'as pas<br /> mise là comme une pirouette pour emmerder notre ami anti-rosbif ^^<br /> <br /> Sinon tu évoques beaucoup la dimension "diabolique" du gamin Kevin. J'ai beaucoup aimé quand tu as repris sa réplique "There is no point... that's the point" : en faire une clé de compréhension est<br /> pertinent, comme la référence au Joker. Cela dit je rejoins davantage Mymp sur l'ambiguïté fondamentale du scénario, la possibilité qu'il relève d'un délire mental ou d'une reconstruction biaisée<br /> de la mémoire (Eva n'exagère-t-elle ou ne distord-t-elle pas ses souvenirs pour essayer de comprendre, pour justifier le traumatisme?), avec tous ses effets d'écho, de couleurs, de sons... Ça me<br /> fait presque penser aux "films de fou" de Lynch ou d'Aronofsky. Gros parfum de "Répulsion" aussi, avec Tilda à la place de Catherine Deneuve.<br /> <br /> <br />
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M
<br /> Le film est aussi entré instantanément dans mes favoris de 2011 ! Tellement fascinant que je pense retourner le voir encore une ou deux fois.<br /> Tu as raison d'évoquer Funny Games, qui s'apparente évidemment par la gratuité de son propos au film de Ramsay. Mais je trouve We need to talk about Kevin bien plus fort que Funny Games, qui m'a<br /> laissé de marbre, presque ennuyé. Ramsay a le mérite d'essayer de chercher - même vainement - une raison au comportement de son monstre, alors que Haneke (à mon humble avis) fait preuve d'une<br /> froideur ambigüe, flirtant dangereusement avec une certaine complaisance (même s'il prétend le contraire). Il se peut aussi que je n'aie rien compris à Funny Games :P<br /> Voir le film de Ramsay comme une divagation est une piste intéressante. Je ne l'ai pas trop évoqué, à part dans mon allusion au fantastique, mais il est vrai que le montage destructuré et l'aspect<br /> visuel du film (Eva affalée chez elle dans un état second, nimbée d'une lumière rouge) peuvent lui donner l'apparence d'un bad trip, d'un sombre délire.<br /> Sinon, je crois que Kevin enfant m'a traumatisé, encore plus que le personnage adolescent. Ce petit acteur est incroyable ! <br /> <br /> <br />
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M
<br /> Content de voir que tu as été emporté par le film, au contraire d'un certain rabat-joie ;) Tu cites la phrase de Kevin par rapport à son intérêt à faire tout cela, moi j'ai pensé tout de suite à<br /> l'un des tueurs dans Funny games qui répond, au père qui lui demande pourquoi ils font ça, "Pourquoi pas ?".<br /> <br /> Comme tu le dis, l'interprétation du film est large (et si tout n'était qu'une divagation d'Eva ? Et si tout c'était vraiment passé comme ça ? Qui est fautif ? Kevin est-il vraiment mauvais ? D'où<br /> vient sa méchanceté ?), et il ne faut pas tenter de le réduire à un simple combat entre une mère dépassé et son fils maléfique.<br /> <br /> Je l'ai revu mercredi pour voir s'il passait le stade d'une 2e vision (j'y ai surtout amené des amis pour voir comment ils réagiraient par rapport au film, ils ont adoré), c'est toujours le cas !<br /> J'ai été pris dans les filets du film comme la première fois. Toujours une grosse claque, et toujours mon number one de cette année.<br /> <br /> <br />
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